Ma haie de charmes touche l’arbre mort du fond du jardin : des chercheurs viennent de montrer ce qui circule vraiment entre leurs racines sous terre

Cet arbre mort au fond du jardin, vous le regardez parfois avec une certaine gêne. Faut-il le couper ? Le laisser ? Ce que la recherche révèle désormais change radicalement la façon de répondre à cette question : sous vos pieds, entre les racines de votre haie de charmes et ce tronc dépérissant, il se passe quelque chose d’actif, de mesurable, et de surprenant.

À retenir

  • Un réseau fongique invisible relie votre haie à l’arbre mort, formant un véritable internet souterrain d’échanges nutritifs
  • L’arbre mourant transfère ses dernières ressources accumulées à ses voisins actifs, comme un héritage final quantifiable
  • Abattre cet arbre, c’est détruire des connexions racinaires établies depuis des années — avec des conséquences pour toute votre biodiversité

Un réseau fongique sous votre jardin : le Wood Wide Web en version domestique

Les arbres communiquent principalement via leur réseau racinaire, grâce aux mycorhizes, ces champignons qui forment un réseau souterrain étendu de filaments appelés hyphes, s’étendant entre les racines. Ce phénomène, longtemps confiné aux forêts de conifères des chercheurs canadiens, concerne aussi votre jardin. Environ 5 % des végétaux — essentiellement des arbres forestiers et des arbustes comme le pin, le charme, le chêne ou le hêtre, forment des ectomycorhizes. Votre haie de charmes (Carpinus betulus) est donc directement concernée.

La symbiose mycorhizienne structure un véritable réseau de plantes et de champignons d’espèces différentes, reliés entre eux : jusqu’à plusieurs centaines d’espèces de champignons par arbre et une vingtaine d’arbres colonisés par un même champignon. Des plantes voisines, même d’espèces différentes, peuvent donc partager des champignons communs. Ce n’est pas de la poésie végétale. C’est de la biochimie, mesurée en laboratoire avec des isotopes radioactifs.

Les champignons mycorhiziens bâtissent des réseaux souterrains complexes pour échanger des nutriments avec les plantes et stocker du carbone dans les sols. Une étude publiée dans Nature le 26 février 2025, menée par 28 chercheurs du monde entier, révèle comment ces réseaux fonctionnent comme des chaînes d’approvisionnement ingénieuses, présentes dans les racines de plus de 70 % des plantes sur Terre. À l’aide d’un robot d’imagerie conçu pour l’occasion, les chercheurs ont visualisé et quantifié pour la première fois la croissance de ces réseaux, en suivant simultanément plus de 500 000 nœuds fongiques et 100 000 trajectoires de flux cytoplasmiques. Ces chiffres donnent le vertige.

Ce que fait vraiment un arbre mort à ses voisins

Un arbre mort, c’est d’abord un arbre qui cesse de photosynthétiser. Mais le réseau, lui, reste actif. Un arbre mourant cesse progressivement d’utiliser ses propres réserves pour sa croissance, ses puits carbonés internes s’effondrent. Le carbone qu’il ne consomme plus suit alors le gradient de pression naturel du réseau fongique vers les voisins encore actifs. : votre haie de charmes reçoit, passivement, les dernières ressources accumulées par l’arbre du fond.

Une étude publiée dans Plant Diversity en 2025 apporte un éclairage complémentaire sur ce qui se passe au niveau racinaire quand un arbre est privé de carbone : après avoir artificiellement induit une limitation en carbone sur un pin, les chercheurs ont constaté que l’activité physiologique des racines déclinait, accompagnée d’une augmentation de 110 % et 340 % respectivement de la colonisation mycorhizienne et de la longueur des hyphes extramatricaux. Traduction concrète : quand un arbre perd pied, le réseau fongique autour de lui s’emballe, et intensifie mécaniquement les échanges avec les plantes reliées.

Lorsqu’un arbre mère est en train de mourir, il augmente le transfert de ressources vers les jeunes arbres environnants, comme s’il leur léguait son héritage. Ce n’est pas une métaphore : Simard et son équipe à l’Université de la Colombie-Britannique ont montré que ce phénomène s’intensifie précisément dans les derniers moments de vie d’un grand arbre. Les vieux arbres ne se laissent pas mourir tant que leur descendance n’est pas assurée, et avant de mourir certains transmettent les nutriments qu’ils ont emmagasinés à leurs voisins.

Ce qui circule vraiment : carbone, eau, signaux d’alerte

Trois grandes familles de ressources transitent par ces canaux souterrains. Le réseau mycorhizien permet l’échange de ressources bien au-delà des seuls sucres : des flux d’azote, de phosphate, et d’eau ont été démontés par le réseau symbiotique. Le champignon fournit à l’arbre de l’eau et des nutriments minéraux, particulièrement du phosphore et de l’azote, captés grâce à son réseau étendu. En retour, environ 30 % des sucres produits par un arbre sont transférés aux champignons mycorhiziens. C’est un tiers de la production énergétique d’un végétal, l’équivalent, pour un humain, de travailler gratuitement douze heures par semaine pour ses voisins.

Mais ce n’est pas que de la nourriture qui circule. L’un des effets les plus surprenants concerne la mise en place d’un dialogue impliquant des signaux d’alerte : dans une plante infectée par un champignon parasite ou grignotée par une chenille, des réactions de défense se mettent en place, impliquant la production d’hormones de stress comme l’éthylène ou le jasmonate de méthyle. Dans des expérimentations en chambre de culture, des plantes reliées par un réseau mycorhizien souterrain, vierges de toute attaque, mettent en place des défenses similaires quelques jours après l’attaque de leur voisine.

Cette dimension mérite une nuance. Selon une étude parue dans Nature Ecology and Evolution en 2023, des biais de citations et la surinterprétation des résultats issus des travaux sur les réseaux mycorhiziens sont un terreau fertile à la désinformation conduisant à exagérer les preuves relatives à un vaste réseau de communication de champignons reliant les arbres d’une forêt. Simon Joly, directeur de l’Institut de recherche en biologie végétale à l’Université de Montréal, le résume bien : « Il y a beaucoup de preuves que les plantes peuvent communiquer entre elles par ces réseaux mycorhiziens, mais de là à dire que les plantes vont vraiment s’entraider, c’est une autre étape. » La science avance, mais les certitudes romantiques sur l’entraide consciente entre arbres restent à valider en conditions réelles.

Ce que ça change pour votre jardin

Abattre un arbre mort, c’est couper une connexion souterraine active. La symbiose mycorhizienne se double de greffages entre racines d’arbres. Ces greffes s’opèrent au sein des racines d’un même individu pour assurer sa stabilité, au sein d’arbres de la même espèce et entre espèces différentes. Concrètement : si votre arbre mort est de la même famille que vos charmes (tous deux appartenant aux Bétulacées), les connexions racinaires directes sont possibles, au-delà même du réseau fongique.

La relation entre les arbres par le système racinaire, le mycélium des champignons, s’imbrique au fil des ans, au fil des saisons, d’une manière déterminante pour avoir une biodiversité de plus en plus intéressante dans un jardin. Garder la souche, même morte, préserve les connexions fongiques établies, et potentiellement actives. Replanter des arbres ne suffit pas toujours si le sol a perdu ses champignons, sa matière organique et son humidité.

Pour un propriétaire, les conséquences pratiques sont claires. Éviter les fongicides, le labour profond et la sur-fertilisation minérale, ces pratiques détruisent le mycélium. Ces réseaux jouent un rôle en tant que points d’entrée du carbone dans les sols mondiaux, absorbant environ 13 milliards de tonnes de CO₂ chaque année, soit l’équivalent d’un tiers des émissions mondiales liées à l’énergie. À l’échelle d’un jardin, préserver ce réseau, c’est aussi améliorer la résilience de sa haie face aux sécheresses à venir — un enjeu de plus en plus concret pour les propriétaires du quart Sud de la France.

Une équipe internationale publiée dans Trends in Ecology & Evolution en 2025 propose d’ailleurs un nouveau cadre de restauration forestière qui intègre explicitement les associations mycorhiziennes, au lieu de ne compter que sur la biomasse aérienne pour mesurer la santé d’une forêt. Ce changement de perspective, regarder sous terre autant qu’en hauteur, vaut autant pour les forestiers que pour le jardinier qui contemple sa haie de charmes et son vieux tronc dépérissant au fond du terrain.

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