Arracher le lierre de sa haie avant la fin septembre n’a rien d’anodin : ce qui bourdonne dessus à cette date ne trouve plus rien ailleurs

Arracher le lierre qui recouvre une haie à la mi-septembre, ça semble anodin. Un coup de sécateur, un peu de terre nue, et le jardin paraît plus net avant l’automne. Le problème, c’est que cette plante traverse en ce moment sa seule fenêtre de floraison de l’année, et qu’une abeille entière en dépend pour survivre.

Elle ne butine qu’une seule fleur, toute sa vie durant.

À retenir
  • La collète du lierre ne butine qu’une seule plante sa vie entière pour nourrir ses larves
  • Le lierre en fleurs de septembre à novembre est la dernière source alimentaire pour des dizaines d’espèces avant l’hiver
  • Tailler le lierre en septembre supprime tous les boutons floraux et il faut attendre février pour la taille

Une abeille sortie de terre juste pour le lierre

La collète du lierre, ou Colletes hederae, est une abeille sauvage solitaire qui n’apparaît qu’à l’automne, contrairement à la quasi-totalité des autres espèces d’abeilles. Sa période d’activité est différente de celle de la majorité des autres abeilles puisqu’on l’observe exclusivement en automne, ceci n’est pas dû au hasard, mais au développement d’une étroite relation avec la seule plante dont elle tire son alimentation, le lierre grimpant. Les mâles apparaissent en premier, vers la fin août et les femelles début septembre. Elle niche ensuite dans un sol meuble, en colonies denses que les naturalistes appellent des bourgades, où chaque femelle stocke pollen et nectar de lierre pour nourrir sa future larve.

Les scientifiques parlent de comportement monolectique : une espèce qui ne recherche du pollen que sur une seule plante-hôte pour élever ses larves. Mâles et femelles de cette espèce peuvent butiner le nectar d’autres plantes si le lierre vient à manquer, mais uniquement pour se nourrir eux-mêmes, jamais pour le nid.

Sans lierre en fleurs, aucune larve l’année suivante.

Pourquoi rien d’autre ne peut remplacer cette floraison

En Angleterre, des chercheurs ont mesuré, grâce à la danse des abeilles domestiques, la distance parcourue jusqu’aux fleurs selon les saisons. La distance moyenne aux sources de nourriture passe de 4 km en juillet-août à 2 km en septembre-octobre, alors même que les fleurs se raréfient partout ailleurs. Ce raccourcissement révèle l’existence d’une ressource précise et abondante à cette période : le lierre, qui forme souvent de grosses colonies et entame justement sa floraison à partir de septembre et jusqu’en novembre.

Sur un seul massif de lierre en fleurs, on peut croiser des dizaines d’espèces en même temps. Des dizaines de vulcains s’attablent parfois sur un massif de lierre avec d’autres butineurs, aux côtés de guêpes et de frelons européens dont les effectifs varient fortement d’une année sur l’autre : en 2011 les guêpes représentaient 27 % des visiteurs, contre seulement 3,5 % en 2012. Même les parasites profitent de l’aubaine : une abeille parasite, l’Epeole fallacieux, spécialisée dans le parasitisme de la collète du lierre, en tire elle aussi son cycle de vie. Cette chaîne entière, du pollinisateur au parasite, repose sur les mêmes fleurs vertes que beaucoup jugent insignifiantes.

Toute cette biodiversité tient sur un seul buisson, souvent taillé sans y penser. Sa disparition brutale prive simultanément abeilles, guêpes, papillons et leurs parasites naturels de leur dernière cantine avant l’hiver.

Le bon geste : la taille se joue en février, pas en septembre

Les jardiniers pressés de finir leurs haies avant l’automne commettent souvent la même erreur de calendrier. Il ne faut jamais tailler le lierre entre juillet et novembre, car une taille de septembre supprime la totalité des boutons floraux de l’année. Le bon moment ? Attendre février, après la chute des baies.

Couper en septembre ne chasse d’ailleurs pas les frelons.

L’idée qu’une taille du lierre en fleur limiterait les rassemblements de frelons reste une erreur fondamentale, largement répandue dans les jardins pourtant. Le lierre reste le garde-manger indispensable de nombreux insectes bénéfiques, dont l’abeille du lierre, dont le cycle de vie entier est calé sur cette floraison.

Reste un détail que peu de propriétaires connaissent. Cette abeille solitaire creuse volontiers son nid dans les sols sableux, y compris dans les bacs à sable des jardins d’enfants, du moment que la terre reste meuble et exposée au soleil. De quoi regarder différemment ce petit tas de sable oublié au fond du jardin.

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