Depuis qu’ils ont arraché leurs thuyas, tous les voisins de cette rue posent la même clôture que personne ne connaissait

Une rue entière qui adopte la même solution. Ce phénomène, qui ressemble à une anecdote de quartier, illustre en réalité un basculement profond dans les choix de clôture des propriétaires français. Les thuyas, ces incontournables de la haie française pendant trente ans, perdent du terrain à une vitesse surprenante. Et ce qui les remplace n’est pas forcément ce que l’on attendait.

À retenir

  • Un champignon pathogène ravage les haies de thuyas depuis plusieurs années dans l’ouest et le nord de la France
  • Une clôture très peu connue des propriétaires s’impose progressivement dans les lotissements pavillonnaires
  • Ce phénomène de contagion visuelle crée une dynamique où les voisins adoptent successivement la même solution

La chute des thuyas, une tendance qui s’accélère

Le thuya occidental (Thuja occidentalis) a longtemps régné sans partage sur les jardins pavillonnaires. Facile à planter, croissance rapide, prix d’achat modeste : le trio gagnant. Mais ces mêmes atouts sont devenus des pièges. La croissance rapide exige deux à trois tailles par an. Le prix d’achat a été suivi de coûts d’entretien que personne n’avait anticipés. Et surtout, un ennemi redoutable a fait son apparition : le Didymascella thujina, un champignon pathogène responsable du dépérissement brun des thuyas, qui sévit depuis plusieurs années dans les régions humides de l’ouest et du nord de la France.

Le résultat se lit dans les jardins : des haies entières brunissent, meurent par sections, laissant des trous béants dans l’intimité des propriétaires. Arracher un thuya malade coûte entre 50 et 150 euros pièce selon les prestataires, et une haie de 20 mètres peut facilement en compter quinze à vingt. Le bilan financier d’une haie « économique » devient vite douloureux.

Ce n’est pas tout. Des restrictions municipales sur la hauteur des haies végétales se multiplient, et certaines copropriétés ou lotissements ont carrément interdit les nouvelles plantations de thuyas dans leurs règlements. Le mouvement est là, bien réel.

La clôture que personne ne connaissait : le bardage bois ajouré

Ce qui remplace les thuyas dans ces rues pavillonnaires, c’est une clôture que beaucoup de propriétaires découvrent tardivement : le panneau de bardage bois à lames ajourées, posé en structure autoportante. Pas une palissade pleine qui étoffe l’atmosphère en été. Pas un simple grillage qui expose la vie privée. Quelque chose entre les deux, avec un rendu visuel que l’on associait jusqu’ici aux terrasses et aux façades contemporaines.

Le principe est simple. Des lames de bois traité (pin autoclave classe 4, robinier ou composite selon les budgets) sont fixées horizontalement ou verticalement sur une ossature métal galvanisé, avec un espace régulier entre chaque lame, généralement entre 2 et 5 centimètres. Cet interstice laisse passer la lumière, le vent, un peu de visuel sans vraiment exposer l’intérieur. L’effet esthétique est net, contemporain, sans être froid.

Ce format existe depuis longtemps dans les catalogues des fabricants de clôtures, mais il restait cantonné aux projets d’architectes ou aux maisons de standing. Ce qui a changé, c’est la disponibilité en kit et la baisse des prix des profils métalliques galvanisés. Un propriétaire bricoleur peut aujourd’hui installer 10 mètres linéaires pour un budget autour de 600 à 900 euros de matériaux, contre des haies de thuyas qui, une fois adultes et avec l’entretien annuel, reviennent facilement à 80 à 120 euros du mètre linéaire sur cinq ans.

Ce que les voisins n’avaient pas anticipé

L’effet de contagion visuelle dans une rue joue un rôle que les sociologues appellent « la preuve sociale en milieu résidentiel ». Quand un premier propriétaire installe cette clôture, deux choses se produisent : la rue y gagne un repère esthétique nouveau, et ses voisins posent des questions. Cette dynamique a été observée dans plusieurs lotissements des Pays de la Loire et de la région parisienne, où des pétitions informelles ont parfois circulé pour harmoniser les nouvelles clôtures après l’arrachage des haies malades.

Mais au-delà de l’esthétique, ce choix comporte des avantages concrets que les propriétaires n’avaient pas tous évalués à l’avance. Une clôture ajourée résiste mieux aux tempêtes qu’une palissade pleine : le vent passe, la structure ne s’effondre pas. Les assureurs le savent bien, eux qui recommandent depuis longtemps de ne pas dépasser 80 % d’opacité pour les clôtures exposées aux vents dominants dans les zones à risque.

L’entretien se résume à un traitement lasure tous les trois à cinq ans pour les versions bois massif, ou à un simple nettoyage au jet pour les versions composite. Aucune taille. Aucun produit phytosanitaire. Et contrairement à une haie, une lame abîmée se remplace seule, sans toucher au reste de la structure.

Un point de vigilance, cependant : la réglementation. Avant toute installation, le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de votre commune fixe la hauteur maximale autorisée et parfois les matériaux. Certaines communes classées, ou situées en zone agricole, imposent des clôtures végétales ou des haies champêtres. Une vérification en mairie avant achat est obligatoire, sous peine d’une mise en conformité coûteuse.

Et la biodiversité dans tout ça ?

C’est le bémol que les défenseurs des haies vives soulèveront à juste titre. Une haie de thuyas, certes, ne vaut pas grand-chose en termes écologiques : le thuya occidental est une espèce nord-américaine qui n’abrite presque aucun insecte indigène. Mais une clôture bois, aussi belle soit-elle, n’en abrite pas davantage.

La parade, qui se généralise dans ces mêmes quartiers, consiste à associer la clôture ajourée à une bande plantée devant ou derrière : graminées, vivaces, quelques arbustes à baies comme le cornouiller ou le viorne obier. On garde l’intimité visuelle grâce aux lames, on retrouve le vivant grâce aux plantes. Certains propriétaires plantent même des rosiers grimpants le long de la structure, obtenant en deux saisons un résultat que la haie de thuyas n’aurait jamais offert.

La clôture ajourée n’est pas une solution miracle, elle est une solution honnête. Et dans un marché où les prix des matières premières poussent les propriétaires à arbitrer entre durabilité et esthétique, ce type d’ouvrage a de bonnes raisons de continuer à coloniser les rues pavillonnaires françaises. D’autant que les fabricants de composite travaillent depuis 2023 sur des coloris qui imitent fidèlement le chêne grisé, ce bois vieilli que l’on trouvait autrefois seulement dans les maisons d’architecte au bord de l’Atlantique.

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