Trois mètres carrés. C’est tout ce qu’il faut pour planter une forêt. Pas une allée de thuyas, pas un massif d’arbustes taillés au cordeau : une véritable forêt multi-strates, dense, bourdonnante d’insectes, capable de rafraîchir l’air et de faire revenir les oiseaux. La méthode Miyawaki de création de micro-forêt consiste à planter des arbres et arbustes indigènes de façon dense sur une surface réduite. Le concept vient du Japon, et il est en train de transformer la façon dont des jardiniers en France pensent leurs extérieurs.
À retenir
- Pourquoi les Japonais plantent 3 arbres au même endroit là où vous n’en mettriez qu’un
- Ce qui se passe souterrainement quand les racines se serrent : un secret ignoré pendant des siècles
- Comment votre haie peut devenir un refuge pour des dizaines d’espèces sans aucun entretien après 3 ans
Un botaniste japonais qui a tout remis en question
Akira Miyawaki (1928-2021), botaniste japonais, était un expert en biologie végétale et professeur à l’université nationale de Yokohama. Il a élaboré et mis en pratique la méthode de reforestation dite de la « végétation potentielle naturelle ». Son observation de départ était presque trop simple : regarder comment les arbres poussent autour des temples shintoïstes, ces forêts sacrées que personne n’entretient ni ne perturbe depuis des siècles. Dense, multi-espèces, résiliente. La forêt naturelle n’a besoin d’aucune intervention humaine pour prospérer. Miyawaki en a fait une méthode reproductible, partout, sur n’importe quel sol dégradé.
En 2006, les travaux du professeur Miyawaki ont été récompensés par le Prix Blue Planet, qui est l’équivalent du Prix Nobel d’écologie. Depuis, grâce à la méthode Miyawaki, plus de 40 millions d’arbres ont été plantés dans le monde, ce qui représente environ plus de 3 000 forêts natives. Un chiffre à mettre en perspective : c’est à peu près autant d’arbres que l’ensemble des forêts urbaines de l’Île-de-France.
La logique qui bouscule tout ce qu’on croit savoir sur la plantation
Voici ce qui désarçonne souvent les jardiniers amateurs : la densité de plantation. La méthode Miyawaki recommande d’installer environ 3 plants par mètre carré. Contre-intuitif, au premier abord. On a tous été habitués à respecter des distances d’espacement, à laisser de la place aux racines, à ne pas « étouffer » les végétaux. Ici, c’est exactement l’inverse qui est recherché.
La densité pousse les plants à s’élever rapidement pour atteindre la lumière par compétition, et le serrage de leurs racines favorise les échanges d’eau et de nutriments à travers les champignons du sol. Résultat : l’ensemble se comporte comme un seul organisme résistant, et non comme une simple succession de jeunes arbres isolés. La forêt n’est pas une collection d’arbres, c’est un réseau. Les mycorhizes, ces filaments fongiques souterrains qui relient les racines entre elles, jouent ici un rôle central. C’est l’intelligence collective du vivant au service de votre jardin.
Une forêt Miyawaki au Japon, selon les propres recherches de son créateur, peut croître d’un mètre par an et atteindre sa maturité en 15 à 20 ans, soit 10 fois plus vite que la moyenne. Comme l’explique Enrico Fusto, cofondateur de l’association Boomforest : « En vingt ans, on obtient une canopée formée, alors qu’il en faudrait deux cents en suivant les techniques conventionnelles. » Deux cents ans contre vingt. Le rapport est vertigineux.
L’introduction de plantes exotiques n’a aucune place dans cette approche. La méthode Miyawaki privilégie systématiquement les essences locales, adaptées au climat et au sol du lieu d’implantation. Ces végétaux ont évolué sur le territoire pendant des siècles, supportent mieux les aléas climatiques locaux, et résistent davantage aux maladies. Pour un propriétaire en Normandie, ce sera le chêne pédonculé, le charme, le noisetier. En Provence, le chêne vert, le filaire, le pistachier lentisque. L’idée est de restituer ce que le sol « appelait » avant que l’agriculture ou l’urbanisation ne l’efface.
Ce que ça change concrètement dans votre jardin
La haie traditionnelle du jardin français, thuyas, lauriers-palmes ou photinias plantés en rang, fait ce qu’on lui demande : elle cache et elle isole. Mais une haie Miyawaki, elle, vit. Selon une étude néerlandaise réalisée en 2018, la plantation selon la méthode Miyawaki présentait en moyenne une biodiversité 18 fois plus élevée que celle des bois environnants. Selon les types d’espèces étudiées, le gain en biodiversité pouvait être de 2 à 162 fois plus important. Cent soixante-deux fois. Difficile d’imaginer ce chiffre autrement qu’avec une image : là où vos lauriers n’accueillent peut-être qu’un merle, une haie Miyawaki peut abriter des dizaines d’espèces d’insectes, d’oiseaux et de petits mammifères.
L’évapotranspiration intense générée par la densité du feuillage agit comme un climatiseur naturel, capable d’abaisser la température ambiante de 2 à 4°C. Cet îlot de fraîcheur sert également de refuge aux pollinisateurs et à une multitude de petits animaux, favorisant la biodiversité locale tout en offrant un bien-être palpable au quotidien. En période de canicule, 2 à 4°C de différence, c’est la frontière entre un jardin vivable et un jardin qu’on évite après 10h du matin.
L’entretien, lui, se résume à presque rien. Autonomes après les deux à trois premières années, les forêts Miyawaki peuvent être créées sur des sites aussi petits que 9 m², ce qui en fait des solutions viables pour de nombreux projets. La forêt doit être suivie pendant la première année en arrosage, puis les années suivantes sans entretien. L’utilisation de pesticides, même bio, est proscrite. Pour un jardinier habitué à tailler sa haie deux fois par an, c’est un changement de philosophie complet : on arrête de contrôler, on accompagne.
Comment s’y prendre : les quatre étapes clés
La méthode est précise. Elle consiste à observer et analyser la zone à reforester afin de déterminer la nature du sol présent, et d’identifier la végétation naturelle potentielle du site. L’objectif est d’établir la liste des essences indigènes qui étaient présentes autrefois sur cet environnement. Pour composer la future forêt, une trentaine de ces essences indigènes seront sélectionnées et réparties en proportions données en fonction de leur strate de végétation : arbustive, arborescente et canopée.
Ensuite vient la préparation du sol, souvent l’étape la plus sous-estimée. Il s’agit de réaliser une plantation dense de trois jeunes plants ligneux d’environ 30 à 60 cm de hauteur par m², sur une superficie de quelques centaines de m², après une importante préparation du sol incluant fertilisation organique par fumier, compost et apport de sciure. Le paillage généreux, posé sur toute la surface, protège ensuite l’humidité du sol et nourrit progressivement les micro-organismes.
Avec la méthode Miyawaki, une micro-forêt croît d’environ un mètre chaque année, ce qui place les arbres au-dessus de la hauteur d’une personne en seulement deux ou trois ans. Après cela, la végétation devient plus dense et gagne en biodiversité. Après 10 ans, on obtient une belle forêt étagée avec des arbres atteignant jusqu’à 10 mètres de hauteur.
Des villes françaises s’y sont mises bien avant les jardiniers particuliers. En quelques années, plusieurs plantations de ce type ont émergé en région parisienne, mais aussi aux Sorinières près de Nantes, et plus récemment à Toulouse, Bordeaux ou Mulhouse. Depuis 2016, Urban Forests a planté plus de 150 micro-forêts en Belgique et en France en utilisant la méthode Miyawaki. Le mouvement s’accélère, et les outils pour se lancer seul sont de plus en plus accessibles.
Une mise en garde s’impose toutefois. La variété des contextes et des modalités de mise en œuvre, la diversité des acteurs et la faiblesse de la preuve scientifique posent question quant aux bénéfices attendus, d’autant que ces opérations peuvent être coûteuses. Des chercheurs émettent des doutes quant à l’efficacité de cette méthode qui a, pour l’instant, surtout été déployée en Asie et en Amérique du Sud dans un climat tropical, chaud et humide. La prudence est de mise avant d’investir : un accompagnement par un professionnel ou une association locale reste conseillé, surtout pour bien identifier les espèces indigènes adaptées à votre région spécifique.
Reste la question qui change tout pour un propriétaire : est-ce qu’une mini-forêt de 9 m² au fond du jardin vaut vraiment la peine de remplacer un coin de gazon ? La vraie interrogation n’est peut-être pas là. C’est plutôt : à quoi ressemblera votre jardin dans dix ans si vous ne changez rien, et à quoi ressemblera-t-il si vous donnez simplement sa chance au vivant ?
Source : planetezerodechet.fr