J’ai jeté mes chutes de taille de thuya dans le pré derrière la maison : le matin où le vétérinaire est venu pour mes chèvres, j’ai compris ce que contient ce feuillage

Une haie de thuyas taillée, des chutes vertes jetées machinalement par-dessus la clôture, et trois chèvres curieuses qui broutent tout ce qui traîne. Ce geste anodin, répété dans des milliers de jardins chaque été, peut se transformer en urgence vétérinaire. Le thuya, si commun dans nos jardins français, fait partie des arbustes toxiques les plus fréquemment impliqués dans les intoxications de ruminants.

Le thuya (Thuja occidentalis) appartient à la famille des cupressacées, ces conifères aux feuilles écailleuses qu’on retrouve dans presque tous les lotissements. C’est un arbuste cultivé dans les parcs et jardins dans toute la France, planté en haie pour son feuillage persistant et sa croissance rapide. Rien dans son apparence ne trahit le danger. Et pourtant, toutes les parties aériennes de la plante sont toxiques, feuilles, fruit et bois, le produit toxique étant la thuyone, dont la concentration est maximale dans les jeunes rameaux. : les chutes de taille, fraîches et tendres, sont précisément la partie la plus concentrée en toxine.

À retenir

  • Une simple haie de thuya peut cacher un poison mortel pour vos ruminants
  • Les chutes fraîches sont jusqu’à 28 fois plus meurtrières que la plante entière
  • Le geste quotidien du jardinier peut devenir une urgence vétérinaire en quelques heures

La thuyone, une molécule qui attaque le système nerveux

La thuyone n’est pas un poison anodin. Ce composé terpénique présente des propriétés convulsivantes, l’alpha-thuyone étant la plus toxique, par interaction avec les récepteurs de l’acide gamma-aminobutyrique de type A. En clair, elle perturbe directement la transmission des signaux nerveux, ce qui explique la brutalité de certains tableaux cliniques.

Chez les ruminants, les signes les plus courants restent digestifs. De la diarrhée, une prostration et du météorisme sont les signes les plus souvent rapportés lors des appels au centre de toxicologie concernant le thuya. Mais dans les cas les plus sévères, le tableau se complique nettement : on observe une mort foudroyante en quelques minutes surtout chez les moutons, de la prostration, une salivation, un arrêt de la rumination, des coliques parfois intenses, une diarrhée hémorragique, des difficultés respiratoires, des trémulations musculaires, une paralysie avec refroidissement des extrémités, une perte d’équilibre, et parfois une cécité ou un avortement. Le pronostic dépend directement de la quantité ingérée : la mort peut survenir en 1 heure dans 28 % des cas, jusqu’à 48 heures selon la quantité consommée.

Chez les bovins, les chiffres donnent le vertige. 40 % des bovins ayant consommé des thuyas présentent des symptômes cliniques et parmi eux 65 % vont en mourir. Une statistique brutale, qui remet en perspective la banalité apparente d’une haie de jardin.

Pourquoi les chèvres se laissent tenter malgré l’amertume

Logiquement, le thuya devrait être boudé par le bétail. Le feuillage est habituellement peu apprécié par les ruminants du fait de son âcreté et de son amertume. Alors pourquoi les intoxications surviennent-elles régulièrement ? La réponse tient en un mot : l’opportunité. La saveur âcre du thuya est repoussante pour les animaux, ce qui explique que cet arbuste est rarement consommé sur pied, c’est surtout la curiosité qui les pousse à en manger, lors du fauchage ou de l’arrachage. Une chute de taille fraîche, coupée en petits morceaux et déposée directement au sol, élimine justement l’obstacle naturel qui protège l’animal : la hauteur et la structure ligneuse de la plante entière.

Les chèvres, en particulier, sont des candidates idéales à ce genre d’accident. Une intoxication sur deux chez ces animaux est liée à une plante, notamment parce qu’elles se retrouvent de plus en plus souvent dans des pâtures exiguës où elles ne trouvent pas forcément de quoi se nourrir convenablement, et leur curiosité les pousse à tout goûter. Le thuya figure d’ailleurs explicitement parmi les plantes toxiques les plus couramment rencontrées, aux côtés du rhododendron, du laurier-cerise ou du laurier rose. Contrairement à une idée reçue, les caprins ne sont pas les principales victimes de ce genre d’intoxication : sur 160 appels concernant le thuya chez les ruminants, 59 % impliquent les bovins, 32 % les ovins et seulement 9 % les caprins. Une proportion plus faible, certes, mais qui ne rend pas le risque nul pour autant, surtout quand la ration alimentaire habituelle vient à manquer.

Ce qu’il faut faire (et ne surtout pas faire) avec les chutes de taille

Le réflexe le plus dangereux reste le plus courant : balancer les branches coupées par-dessus la clôture, pensant offrir un petit encas vert aux animaux. C’est exactement le scénario décrit par les vétérinaires. Les intoxications apparaissent lors de consommation des branches tombées à terre après une taille ou une tempête, un contexte qui concentre justement la thuyone dans des rameaux jeunes, hachés, faciles à ingérer en grande quantité en peu de temps.

La bonne pratique consiste à évacuer systématiquement les résidus de taille de thuya vers une déchèterie ou un compostage fermé, hors d’accès des animaux de pâture, et jamais dans un pré ou à proximité immédiate d’un enclos. Les cônes secs, contrairement aux baies charnues d’autres arbustes toxiques comme l’if, n’attirent pas particulièrement les animaux sur pied : les fruits des thuyas sont des cônes secs et non des fruits à l’aspect savoureux, la probabilité qu’un animal s’y intéresse spontanément reste donc faible. Le vrai danger vient toujours du geste humain qui rend la plante accessible et appétente malgré elle.

En cas de suspicion d’ingestion, la prise en charge reste avant tout symptomatique et le pronostic dépend largement de la rapidité d’intervention. Le traitement repose sur du charbon végétal activé, de la paraffine, une perfusion et des antispasmodiques, avec une guérison possible en 24 à 48 heures, sauf en cas de difficultés respiratoires et de troubles nerveux, qui assombrissent le pronostic. Autant dire qu’un simple appel au vétérinaire dès les premiers signes, plutôt qu’après une nuit d’attente, change tout dans l’issue de l’histoire.

Il existe une nuance à connaître avant de tout arracher : la toxicité du thuya semble varier avec le degré de dessiccation du végétal, certains témoignages d’éleveurs évoquant un feuillage bien séché comme nettement moins problématique qu’une chute fraîchement coupée. Une raison de plus pour ne jamais improviser un affouragement de fortune avec des résidus de taille, aussi verts et tentants paraissent-ils pour les bêtes du pré voisin.

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