Des traverses en bois massif, patinées par des décennies de service sur les voies ferrées, vendues d’occasion à moitié prix d’un bois neuf : l’affaire semblait limpide. Le problème est venu quelques mois plus tard, en plein cœur de l’été, quand les jeunes lauriers-cerises plantés juste à côté ont commencé à jaunir sans raison apparente. En réalité, deux phénomènes se sont cumulés : la créosote qui imprègne ces vieilles traverses et la chaleur extrême qui a achevé d’affaiblir des arbustes encore fragiles.
Le témoignage d’un jardinier belge qui a acheté des traverses de seconde main pour border son potager illustre exactement ce scénario : des végétaux fraîchement plantés qui « tiraient subitement une drôle de tête » avant qu’il découvre que le bois avait été traité à la créosote. Un mal pour un bien, en quelque sorte : cette mésaventure a au moins le mérite d’alerter d’autres propriétaires tentés par le même achat.
Le bois qui a rendu tant de jardins « rustiques » cache un poison à diffusion lente.
- La créosote, substance cancérigène, imprègne les traverses de chemin de fer et contamine le sol pendant plusieurs années
- Les jeunes lauriers plantés au printemps manquent d’eau dès la première canicule, leurs racines restant superficielles
- Les traverses sombres chauffent le sol à des températures bien supérieures aux seuils de survie des racines végétales
Pourquoi ces traverses n’ont rien d’une bonne affaire
Ces traverses sont traitées à la créosote, destinée à les rendre résistantes aux champignons et aux insectes, une substance hautement cancérigène par contact avec la peau ou par inhalation. Cette huile de goudron épaisse et malodorante peut contenir une trentaine d’hydrocarbures aromatiques polycycliques, dont le benzo[a]pyrène, classé parmi les agents cancérogènes avérés pour l’homme. L’aspect rustique et le prix cassé masquent un danger que la plupart des acheteurs découvrent bien après la pose.
L’Anses rappelle qu’il ne faut en aucun cas se servir des traverses de chemin de fer, ni comme matériel de construction, ni comme bois de chauffage. Le bois traité à la créosote est interdit d’usage au jardin parce qu’il contamine le sol et l’eau, en plus d’être dangereux au contact et de dégager une forte odeur pendant des années. Un contact répété avec une vieille traverse expose les mains, les vêtements et les enfants qui jouent à proximité, et le danger augmente encore quand le bois chauffe au soleil. Or c’est précisément ce qui s’est passé cet été : les traverses posées en bordure de massif ont chauffé pendant des semaines sous un soleil de plomb. Une traverse ancienne peut relarguer des composés nocifs dans la terre, puis potentiellement vers l’eau de pluie et les zones plantées à proximité.
Le produit utilisé pour ce traitement est composé de plus de 300 substances chimiques, dont beaucoup sont toxiques et persistantes dans le sol. La créosote reste de nombreuses années dans le bois et se diffuse dans le sol, risquant de contaminer les plantations voisines. Un massif bordé de traverses créosotées reste donc une zone à risque pendant très longtemps, bien après l’achat initial.
Aucune norme n’autorise plus cette vente aux particuliers.
La canicule, révélateur d’un sol déjà fragilisé
Un laurier-cerise planté au printemps n’a pas encore développé de système racinaire assez profond pour puiser l’eau loin de la surface. La première canicule venue, ce déficit devient criant : le stress hydrique s’installe en quelques jours à peine sur un jeune sujet. C’est un classique du jardinage, mais rarement anticipé par les propriétaires pressés d’habiller vite un nouvel aménagement.
Le jaunissement du laurier-cerise peut révéler un excès d’eau, une carence nutritive, une mauvaise exposition ou un stress racinaire, une chute précoce des feuilles évoquant justement un stress hydrique ou une carence sévère. Le manque d’eau empêche la sève de circuler correctement, et les feuilles sur les bords de la plante sont les premières à sécher et jaunir, un phénomène courant en été lors des fortes chaleurs. Sur un sujet fraîchement mis en terre à proximité de traverses créosotées, ce stress se double d’une racine qui pousse dans une terre déjà appauvrie voire polluée. Le double effet chaleur et sol dégradé explique pourquoi le jaunissement a frappé si vite, dès le premier été.
Un bois sombre absorbe et restitue la chaleur bien plus longtemps qu’une pierre claire ou qu’un gazon. Les racines superficielles situées juste sous ces traverses se retrouvent alors exposées à des températures largement supérieures à celles du reste du massif. Les principes de physiologie végétale mis en avant par l’INRAE indiquent que l’écart entre la température de l’eau et celle du sol ne devrait pas dépasser 10°C. Un sol qui cuit littéralement sous une traverse en plein soleil dépasse largement ce seuil.
Résultat : des racines cuites avant même d’avoir eu le temps de s’installer.
Que faire maintenant : sol, arbustes et traverses
La première urgence concerne le sol lui-même, pas seulement les feuilles jaunes. La bonne démarche consiste à s’orienter vers une filière adaptée aux déchets dangereux, car les anciennes traverses ne doivent être ni mélangées aux déchets verts, ni déposées comme de simples gravats, leur traitement demandant un circuit spécifique. Retirer les traverses sans remplacer la terre contaminée en surface ne suffit pas à protéger les prochaines plantations.
Dans les zones les plus exposées, le sol doit être enlevé sur plusieurs centimètres de profondeur, puis remplacé par une terre fraîche et non contaminée avant toute nouvelle culture. C’est un chantier plus lourd qu’un simple remplacement de haie, mais c’est la seule garantie durable.
Pour les lauriers-cerises déjà en place, l’urgence est double : arroser en profondeur tôt le matin ou tard le soir pour éviter le choc thermique, et pailler généreusement le pied pour limiter l’évaporation. Un binage léger autour du tronc aère la terre sans abîmer les jeunes racines. Si le jaunissement touche uniquement le côté exposé au soleil, un voile d’ombrage temporaire pendant les pics de chaleur peut suffire à limiter la casse. Mieux vaut ensuite planter la prochaine haie à distance de tout bois traité, en choisissant des matériaux neutres comme la pierre, le robinier non traité ou des traverses paysagères certifiées non toxiques.
Un jardin se juge aussi à ce qu’on ne voit pas sous la terre.
Sources : jardinage-bio.com | conseil-jardin.net | expert-jardin.fr